Il est des films que l’on va voir comme ça, sans en avoir une idée favorable ou non, avec un vague souvenir de la bande-annonce. Ce fut le cas de Sorry to Bother You. 

Le film raconte comment Cassius Green, un jeune homme gentil, paumé mais ambitieux découvre le télémarketing. Si ses débuts sont hasardeux, il apprend une méthode magique qui lui permettra de voir sa carrière décoller. Pendant cette ascension, ses amis et collègues se mobilisent contre son employeur et l’exploitation dont ils s’estiment victimes. Mais Cassius se laisse fasciner par cet univers qui lui propose d’atteindre les sommets et les lendemains qui chantent.

Sorry to Bother You dépeint plusieurs thèmes. D’abord, il s’agit d’une véritable critique envers le capitalisme à travers cette plongée dans le télémarketing d’une part et l’univers des manutentionnaires du type Amazon d’autre part. Ensuite, en fond, il est évoqué l’identité raciale comme frein à l’ascension sociale puisque pour évoluer dans cet univers Cassius doit adapter son identité. Puis, une dénonciation des faux patrons philanthropes aux beaux discours mais contredits par leurs actes. Enfin, le réalisateur Boots Riley dénonce une certaine forme d’évolution de notre monde avec d’un côté la déshumanisation et de l’autre le transhumanisme.

Pour autant, Sorry to Bother You laisse un goût étrange après visionnage. Le film se découpe en trois parties. D’abord, on cerne les enjeux de Cassius, son environnement de départ avec sa petite amie Detroit, ses collègues Salvador, Squeeze et Langston, ses difficultés et son ambition. Puis, on est plongé dans ce monde du télémarketing avec les débuts d’abord hésitants de Cassius face à ses responsables et surtout face au client et ensuite son ascension galopante qui lui permet de tutoyer les sommets. Enfin, le dernier tiers est consacré à ce sommet et ce qui se cache derrière. Ce découpage présente un rythme quelque peu déroutant. Si le démarrage semble lent, la seconde partie parait rapide tandis que la dernière semble filer sans que l’on s’en aperçoive.

L’esthétique colle bien au scénario. Les couleurs sont ternes lorsque l’on se trouve en ville, elles deviennent vives lorsque l’on entre dans l’entreprise, puis l’on arrive au blanc aseptisé lorsque Cassius atteint les sommets. Quant à la musique, elle s’attache bien à l’univers sans pour autant être véritablement marquante. Enfin, les quelques effets spéciaux sont dans l’ensemble réussis.

Sorry to Bother You repose sur Lakeith Stansfield qui incarne un Cassius Green assez convaincant en jeune de banlieue ambitieux mais sans en avoir ni véritablement les moyens ni une volonté absolue. Il est bien ce jeune homme à l’image de nombreux autres qui ont envie de faire quelque chose, mais qui sont freiné ou influencé par leur environnement. A côté de lui, Tessa Thompson est à l’aise dans son personnage de Detroit, artiste engagée qui peine à émerger mais qui est la boussole de Cassius. Steven Yeun est bon dans ce rôle du syndicaliste Squeeze. Omari Hardwick et Arnie Hammer sont très bons dans leur rôle de Mr. ___ et Steve Lift, représentants de l’élite capitaliste. Enfin, la présence de Danny Glover est sympathique avec une petite référence bien glissée.

Pour autant, malgré un bon casting et une bonne trame, le film est dérangeant. Si ce manifeste contre ce capitalisme déshumanisant est clairement affiché, avec un esprit combattif, il perd par le fait de vouloir aller bien plus loin, vers la science-fiction notamment. On décroche lorsque le film part dans cette science-fiction plus que loufoque, avec des soupçons de satyre. Le film est de temps en temps brouillon et semble hésiter entre son propos et sa forme, sans qu’ils ne se rejoignent. Cette proposition qui se veut directe ne sait franchement où aller, ce qui laisse une sensation étrange.

Dès lors, Sorry to Bother You est un film allant tantôt dans le dérangeant, tantôt dans le loufoque, de manière inégale. Au début, cela tient la route sans être passionnant. Quant au dernier tiers, le recours à l’allégorie bizarre, décalée mais aussi engagée, conduit à ne pas accrocher à l’ensemble.

Share This