Les Juifs constituent-ils un peuple ? A cette question, Shlomo Sand, historien israélien, apporte sa réponse qui détonne par rapport aux idées reçues et à l’un des fondements de la pensée sioniste. Ainsi, loin d’être les descendants purs et exilés du royaume de David, les juifs seraient issus de conversions successives en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient. L’historien procède ici à une instruction fournie de la construction nationale israélienne.

Shlomo Sand fait partie d’un collectif d’historiens qui ont réexaminé l’histoire de la naissance de l’État d’Israël puis qui ont élargi leur champ d’étude à l’ensemble de l’historiographie sioniste et à la société israélienne. Les « Nouveaux historiens » s’inscrivent dans le courant de pensée post-sioniste apparu au début des années 1970 en Israël.

Considérant qu’Israël est un fait incontournable dont l’existence n’est plus remise en cause, le postsionisme repose sur une « analyse sans complaisance, de la construction historique du narratif sioniste et de ses implications en termes de choix politique pour le nouvel État ». De ce fait, les relations souhaitables avec les Palestiniens changent selon eux. Ainsi, si l’État israélien n’est pas en danger, alors rien ne s’oppose à une paix durable dont la reconnaissance d’un État palestinien par Israël.

Le livre de Shlomo Sand comprend deux parties. D’abord, il décrit la construction d’une historiographie sioniste du peuple juif aux XIXe et XXe siècle. Puis, l’historien avance dans sa seconde partie les arguments historiques visant à déconstruire le « mythe » d’une origine commune et unique du peuple juif.

Le principal argument du livre est de considérer que les Juifs ne se sont pensés en collectivités juive que sur la base de leur religion commune, jusqu’au XIXe siècle. Selon Shlomo Sans, l’idée que les juifs existeraient en tant que peuple est étrangère au judaïsme initial d’une part et qu’elle s’est construite par les sionistes dans le sillage de nationalismes européens au XIXe et XXe siècle. S’il admet l’existence d’un « peuple yiddish » en Europe de l’Est, sans être pour autant une nation, il conteste l’existence d’un peuple juif international.

Ensuite, l’historien traite de la notion d’exil qui a permis de bâtir de la légitimité de l’État d’Israël. Confortée par la littérature romaine, Shlomo Sand écrit que les juifs de la « diaspora » ne sont pas issus de la dispersion, mais d’un prosélytisme juifs des débuts de l’ère chrétienne notamment en Afrique du Nord et en Europe de l’Est. L’idée de l’exil serait en fait une invention des premiers chrétiens afin de recruter les juifs dans le christianisme naissant.

Shlomo Sand conteste l’idée d’un peuple juif pérenne tout au long de l’histoire et l’importance des liens entre les habitants de la Judée biblique et les Juifs actuels. Il souligne le caractère varié de leur origine par plusieurs arguments. D’abord, il écrit qu’il n’y a pas eu un exil massif à l’issue des révoltes juives de 66-70 et 132-135 en Palestine romaine, ni une expulsion des populations par les Romains. L’historien explique que la spectaculaire expansion du judaïsme dans le bassin méditerranée réside dans des conversions forcées notamment lors de l’extension en Transjordanie et en Idumée de l’État hasmonéen. Mais, elle repose aussi par une volonté missionnaires des juifs et les séductions de la morale proposée par cette religion. Les juifs ont ensuite renoncé à ce prosélytisme dans un monde dominé par le christianisme et l’Islam afin de mieux préserver leur religion. Pour autant, les conversions se poursuivent dans le sud de la péninsule arabique ou dans le Maghreb.

Ainsi, Shlomo Sand avance que la plupart des juifs séfarades descendent de tribus arabes et berbères converties au judaïsme. Il défend également l’idée que la plupart des juifs ashkénazes viennent des Khazars, un peuple turc qui a fondé un grand royaume entre la mer Noire et la Caspienne. Pour l’historien, la diminution de juifs en Palestine ne s’explique par un exil mais par un grand nombre de conversion au christianisme, puis à la suite de la conquête arabe à l’Islam. Pour Shlomo Sand, certains Palestiniens actuels seraient en fait les vrais descendants génétiques des premiers juifs de la région.

Comment fut inventé le peuple juif ? est un ouvrage fort intéressant pour connaître et comprendre d’une part la longue histoire des juifs et sa part de mythe et d’autre part comment celle-ci a constitué un terreau du récit national ayant abouti à la création de l’État d’Israël. Par son analyse, Shlomo Sand permet de réfléchir aux interactions ayant eu lieu dans le bassin méditerranéen entre juifs, chrétiens et musulmans, loin des idées habituellement admises. Aussi, l’ouvrage est notamment à mettre en perspective avec les nationalismes des XIXe et XXe siècles, qu’ils soient européens, sionistes ou arabes.

Share This